Défense

Le problème du mal, version courte : pourquoi l'argument épicurien rate sa cible face à l'islam

La prémisse cachée d'une bonté divine contrainte à supprimer le mal, et la définition musulmane de la bonté comme volonté préternelle de rétribuer les bienfaisants

4 min de lecture

Contexte

L'argument est ancien. Il remonte à Épicure et circule encore aujourd'hui dans la bouche de certains athées, agnostiques, parfois même déistes, pour contester l'existence d'un Dieu théiste tel que l'islam, le christianisme et les autres religions monothéistes le conçoivent: un Dieu omnipotent, omniscient et bon. La version courte de la réponse musulmane tient en quelques minutes et vise un point précis. Elle ne conteste pas toutes les prémisses, seulement celle qui porte tout le reste.

Déroulé

Formulation classique de l'argument. Le mal existe. Dieu, s'il existe, est omnipotent, omniscient et infiniment bon. Un tel Dieu connaît le mal, a la capacité de le retirer, et en tant qu'infiniment bon, doit vouloir le retirer. Or le mal subsiste. Il y aurait donc contradiction interne au concept de Dieu théiste. L'existence du mal suffirait à réfuter l'existence de ce Dieu.

Ce qu'on accepte sans discuter. L'existence du mal n'est pas contestable. La souffrance, les épreuves, les difficultés sont données directement à l'expérience, et l'islam n'a aucune raison de nier ce que le Coran affirme lui-même à de multiples reprises. L'omnipotence divine, non plus, n'est pas à contester: Allah est puissant sur toute chose, la formule revient constamment dans le texte coranique. Pareil pour l'omniscience: Allah sait toute chose. Trois prémisses sur quatre sont admises sans réserve.

Le point d'attaque: la définition implicite de la bonté. Ce qui reste à contester, c'est le concept de bonté infinie que l'argument mobilise sans jamais le formaliser. Dans l'argument épicurien, bon veut dire: contraint par sa bonté même à supprimer le mal. Dieu serait moralement obligé, par sa propre nature, de vouloir un monde sans mal. C'est cette définition précise qui ferme la contradiction, et c'est elle que l'islam refuse.

La définition sunnite classique. Fakhr al-Din al-Razi, grand savant et polymathe du Khorassan, formalise la chose dans son traité sur les noms divins. La bonté divine, ou la miséricorde, est définie comme la volonté préternelle de rétribuer les bienfaisants. Autrement dit: Dieu a décidé, de toute éternité, de rétribuer par le paradis ceux qui se seront soumis à ses commandements. La bonté divine se joue dans ce décret de rétribution, pas dans une obligation métaphysique à produire un monde sans mal ici-bas. Cette définition n'entre en aucune contradiction avec l'existence du mal.

L'argument révélé pour ce qu'il est: un homme de paille. L'objection épicurienne présuppose une définition de la bonté divine que les musulmans sunnites n'ont jamais acceptée. Elle plaque sur Dieu une contrainte morale étrangère au tawḥīd, puis tire une contradiction de cette contrainte fabriquée. La prémisse tombe d'elle-même dès qu'on la formule explicitement, parce qu'elle ne décrit pas la bonté telle que l'islam la conçoit mais une bonté importée, taillée pour produire la contradiction recherchée.

Dieu a voulu le mal. Le Coran ne fuit pas cette affirmation, il l'assume. Allah a permis le mal, Allah a voulu le mal, Allah a créé le mal. La sourate al-'Ankabūt ouvre sur une question posée aux croyants: Pensez-vous qu'on vous laissera dire "nous croyons" sans que vous soyez éprouvés? Et ailleurs, répétée: à côté de la difficulté, il y a certes une facilité. Le texte coranique admet la difficulté, annonce l'épreuve, l'inscrit dans le dessein divin. Le mal n'est pas un accident qui échapperait à Dieu, c'est un élément de son plan.

Pédagogie de la souffrance et disproportion. Le mal est un moyen. Il ouvre l'accès à un bien plus grand, le paradis, qui n'est pas réduit dans le temps ni en intensité. Comparé au mal terrestre, borné dans sa durée et dans son intensité, le bien du paradis est incommensurable. Le rapport n'est pas de un à deux ou de un à mille: il est de fini à infini. Ce qui rend le mal de ce monde dérisoire au regard de la rétribution promise aux éprouvés qui auront tenu.

Ce qui ressort

  • L'argument épicurien ne fonctionne que sur une définition non musulmane de la bonté divine. Dès qu'on explicite cette prémisse cachée, elle cesse d'être évidente et devient manifestement étrangère au dogme sunnite.
  • L'islam accorde trois prémisses sur quatre: le mal existe, Allah est omnipotent, Allah est omniscient. Le désaccord porte uniquement sur la définition de la bonté.
  • La bonté divine selon Razi est la volonté préternelle de rétribuer les bienfaisants par le paradis, pas une obligation métaphysique à produire un monde sans mal.
  • Le Coran revendique le mal comme épreuve voulue par Allah (sourate 29:2, et les versets sur la difficulté accompagnée de facilité), et l'articule à une pédagogie qui donne accès à un bien sans commune mesure avec le mal subi.

Conclusion

L'argument du mal ne pose problème qu'à qui accepte sans la formuler la définition chrétienne ou déiste d'une bonté divine contrainte à supprimer le mal. L'islam refuse cette définition, en propose une autre, ancrée chez des auteurs comme Fakhr al-Din al-Razi, et assume sans détour que le mal est voulu par Allah comme moyen d'éprouver les croyants et de leur ouvrir la voie du paradis. La contradiction prétendue disparaît avec la prémisse qui la portait. Reste un monde où le mal existe, où Dieu l'a permis, et où la rétribution promise rend dérisoire ce qui se traverse ici-bas.

L'échange original

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DawaFR · 20 mars 2026 · ~6 min

Un interlocuteur musulman

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