Argument

Burhān al-Imkān : pourquoi le « fait brut » s'effondre et pourquoi « Nécessaire plus contingents » n'est pas du polythéisme

Deux objections classiques traitées à froid : l'adjonction itérée de l'existence pour refermer la sortie par le fait brut, et la requalification du totum nécessaire-plus-contingents qui désamorce l'accusation de shirk

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Contexte

Le Burhān al-Imkān, argument islamique classique de la contingence venu d'Avicenne et retravaillé par Fakhr al-Dīn al-Rāzī puis al-Taftāzānī, expose deux points souvent traités trop vite. D'abord la porte de sortie qu'un athée croit avoir en posant l'existence d'un fait brut, un contingent qui existerait sans cause. Ensuite l'accusation de polythéisme que certains tentent dès qu'on parle de la totalité formée du Nécessaire et des contingents. L'exposé qui suit reprend la preuve en langage naturel, puis traite ces deux objections précises, comme on les a traitées dans la tradition kalām tardive.

L'argument se tient en quelques lignes. Il existe des choses. Toute chose relève de l'une de trois catégories modales: le possible, l'impossible, le nécessaire. Ces trois catégories sont exhaustives, il n'y a pas de quatrième option logique. L'impossible ne peut jamais exister, par définition. Donc les choses que nous observons sont soit nécessaires, soit contingentes, c'est-à-dire possibles qui existent. Si l'on admet qu'elles sont toutes contingentes, alors la totalité de ces contingents est elle-même un contingent et réclame une cause extérieure. Cette cause ne peut être un autre contingent, sinon elle rentre dans la totalité. Elle est donc nécessaire. Il existe au moins un être nécessaire. Le reste, identifier ce Nécessaire à Allah, relève d'autres preuves.

Déroulé

Le réel, pas la spéculation. La première prémisse est empirique et personne ne peut sérieusement la nier. Des choses existent, à commencer par celui qui énonce la preuve. On ne part pas d'une abstraction mathématique, on part de ce constat minimal. La suite est une analyse modale de ce qui existe.

Pourquoi un contingent réclame une cause. Prise en elle-même, l'essence d'un contingent n'exige ni l'existence ni l'inexistence. C'est précisément ce que dit la règle al-wujūd zāʾid ʿalā al-māhiyya chez les mutakallimūn tardifs: l'existence est surajoutée à l'essence. Si elle y figurait, le contingent serait nécessaire. Si la non-existence y figurait, il serait impossible. Il en découle que l'état exister n'est pas privilégié par la chose elle-même. Quand pourtant la chose existe, il faut bien qu'un facteur extérieur à son essence ait privilégié cet état. Ce facteur, c'est la cause. Le principe de raison suffisante, ici, ne s'applique pas partout indifféremment: il est typé, il concerne les contingents et seulement eux. Le Nécessaire tire son existence de sa propre essence et n'a donc pas à être causé.

La sortie par le fait brut et pourquoi elle se referme. Un athée informé tentera autre chose: admettre que les contingents ont en général une cause, mais postuler qu'il existe au moins un fait brut, un contingent qui existerait sans cause, et qu'à partir de là toute la chaîne peut se nouer sans Nécessaire. L'idée est ancienne et a été anticipée. On reprend simplement la règle précédente. Soit X un contingent sans cause. Son existence n'est pas dans sa définition, sinon il serait nécessaire. Pris en lui-même, X n'a donc pas l'existence. Si on objecte qu'il l'a par accident, alors on considère un nouvel objet, X', défini comme X conjoint à son existence accidentelle. Est-ce que X' a l'existence dans sa définition? Non, pour la même raison: sinon il serait nécessaire. Pris en lui-même, X' n'existe pas. On peut itérer X'', X''', et à chaque étage la même pince se referme. On peut même considérer la totalité, finie ou infinie, de toutes les constructions ainsi faites: dans sa définition, elle n'a toujours pas l'existence, donc en elle-même elle n'existe pas, donc le prédicat d'existence ne s'attache à rien. Si X, à la base, n'est expliqué ni par son essence ni par un facteur extérieur, il n'est expliqué par rien, et ce qui n'est expliqué par rien n'a aucune raison d'exister. Avicenne l'avait déjà posé dans ces termes. Un fait brut contingent est une construction qui, déroulée proprement, aboutit à nier ce qu'elle prétend affirmer.

L'objection Nécessaire plus contingents. Une autre attaque, plus maligne, consiste à reformer un objet après la conclusion: la totalité T formée du Nécessaire et de tous les contingents. Si T est contingent, il faut une cause extérieure à T, mais rien n'est hors de T puisque T contient tout. Si T est nécessaire, on aurait plusieurs êtres nécessaires, donc du polythéisme. Le piège paraît serré. Il ne l'est pas. On admet franchement que T est nécessaire, et on corrige la définition de polythéisme. Le shirk n'a jamais été l'affirmation que plusieurs propositions ou plusieurs agrégats soient nécessaires. 5 + 2 = 7 est une proposition nécessaire, cela ne fait de personne un polythéiste. Le polythéisme, dans le vocabulaire islamique précis, c'est l'affirmation de plusieurs sujets métaphysiques nécessaires, c'est-à-dire plusieurs entités qui dans la réalité existent, sont nécessaires par elles-mêmes et admettent des attributs. T n'est pas un sujet métaphysique supplémentaire: c'est simplement le nom qu'on donne à la coexistence du Nécessaire et des contingents. Dire que T est nécessaire revient à dire que cette coexistence est nécessaire, ce qui n'introduit aucune nouvelle essence divine. C'est d'ailleurs la position qu'al-Taftāzānī prend sur les attributs divins: l'essence divine est nécessaire par elle-même, les attributs sont possibles en soi mais nécessaires par l'essence divine, et la totalité ainsi formée est nécessaire sans que cela multiplie les dieux.

La réponse à l'univers peut être nécessaire. Reste l'objection la plus courante, et la plus mal informée. Pourquoi l'univers ne serait-il pas l'être nécessaire? Cette question confirme la preuve, elle ne la réfute pas. L'argument n'a jamais prétendu conclure d'emblée à Allah. Il conclut à l'existence d'un Nécessaire. Si l'on identifie ce Nécessaire à l'univers, on admet précisément ce qu'on prétendait contester. L'identification passe par d'autres démonstrations, qui établissent que le Nécessaire n'est ni matériel, ni temporel, ni composé, ni limité par quelque prédicat que ce soit. Celui qui parle d'espace, de temps, de Big Bang ou de lois physiques à ce stade de l'argument n'a simplement pas compris que la question posée est métaphysique, pas physique.

Ancrage scripturaire. Al-Ḥasan al-Baṣrī rapportait déjà que le terme aṣ-Ṣamad de la sourate al-Ikhlāṣ a le sens du Nécessaire par soi:

Allāhu ṣ-Ṣamad.Coran 112:2

Toute la théologie islamique tient sur ce point, et les deux épîtres que Jalāl al-Dīn al-Dawānī consacre au seul Burhān al-Imkān au XVIe siècle montrent à quel point la tradition considérait la question comme première.

Ce qui ressort

  • Le fait brut n'est pas une échappatoire. L'adjonction itérée de l'existence montre qu'à chaque étage, le principe al-wujūd zāʾid ramène le contingent à une essence qui, prise en soi, n'a pas l'existence, et donc n'existe pas sans cause extérieure.
  • La totalité Nécessaire-plus-contingents est bien nécessaire sans qu'il y ait polythéisme, parce que le shirk se définit par la pluralité d'entités métaphysiques, pas par la pluralité de propositions ou d'agrégats nécessaires.
  • La causalité est métaphysique, pas empirique. Ce qu'on observe, ce sont des corrélations, jamais la causalité elle-même, point qu'al-Ghazālī avait tranché au XIIe siècle. Invoquer la physique quantique contre la causalité métaphysique confond deux niveaux.
  • L'objection par l'univers valide la preuve. Identifier l'univers au Nécessaire, c'est concéder qu'il existe un Nécessaire. L'identification à Allah se fait dans un deuxième temps, par les attributs.

Conclusion

Le Burhān al-Imkān tient par sa sobriété. Il ne parle ni de Big Bang, ni d'espace, ni de temps, ni de lois physiques. Il part d'un constat minimal, pose une trichotomie exhaustive, rappelle que l'existence est surajoutée à l'essence, et conclut à l'existence d'un Nécessaire. Les deux sorties que l'on tente le plus souvent, le fait brut et l'accusation de polythéisme sur la totalité T, se referment sur elles-mêmes dès qu'on applique la définition précise du contingent et la définition précise du shirk. L'argument ne prouve pas à lui seul l'islam, et ce n'est pas sa fonction. Il pose le sol sur lequel tout le reste de la théologie islamique s'édifie, et il le pose assez fermement pour qu'aucune physique, ancienne ou contemporaine, n'ait à son sujet le mot de la fin.

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DawaFR · 9 avril 2026 · ~2 h

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