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Jésus était-il musulman ? Ce que le mot veut vraiment dire

Le mot « musulman » n'est pas une étiquette ethnique ni une affiliation à une institution du VIIᵉ siècle, c'est un mot arabe qui signifie « celui qui se soumet à Dieu » ; pris en ce sens premier, Abraham (paix sur lui), Moïse (paix sur lui), Jésus (paix sur lui) et leurs disciples sont tous, dans le Coran comme dans leurs propres Écritures, musulmans avant la lettre.

11 min de lecture

L'Argument

La racine du mot

Le mot muslim vient de la racine arabe trilitère س-ل-م (s-l-m), qui porte deux idées inséparables : la paix et la remise de soi. Du même radical viennent salām, la paix, et islām, l'acte de se remettre entièrement à quelqu'un, en l'occurrence à Dieu. Un muslim est littéralement celui qui se remet, celui qui s'abandonne. Le mot décrit une action, pas une origine. Il ne dit rien de la peau, de la langue, du passeport. Il dit tout de la posture intérieure.

Quand un chrétien anglophone dit Christian, il utilise un mot grec qui signifie qui appartient au Christ. Quand un Français dit chrétien, il utilise un dérivé du même mot. Personne n'imagine que cela ferait de Paul un Grec. De la même manière, muslim est un mot arabe, parce que le Coran est un texte arabe, mais son contenu sémantique est universel. Le muslim est défini par ce qu'il fait devant Dieu, pas par sa géographie.

Deux sens qui se superposent

Cette distinction demande à être posée clairement avant d'aller plus loin, parce que le mot musulman porte aujourd'hui deux niveaux de sens qu'il faut tenir ensemble sans les écraser l'un sur l'autre.

Au niveau usuel, quand on dit aujourd'hui d'une personne qu'elle est musulmane, on pense immédiatement à quelqu'un qui suit le Coran, la Sunna du Prophète Muhammad ﷺ et le cadre juridique et rituel qui en découle : la profession de foi, la prière cinq fois par jour, le jeûne de Ramadan, le pèlerinage, la charia comme horizon légal et éthique. Ce sens est parfaitement légitime. C'est le sens historique et communautaire, celui qui désigne l'appartenance à la umma fondée par le message final. C'est dans ce sens que quelqu'un, aujourd'hui, devient musulman en prononçant la shahāda.

Au niveau linguistique, le mot est plus ancien que cette communauté historique, et son contenu est intemporel. Il désigne l'être humain qui se remet entièrement au Dieu unique, où qu'il soit, quelle que soit sa langue, quel que soit son siècle. Ce sens est celui qu'emploie le Coran quand il parle d'Abraham, de Jacob (paix sur lui), des magiciens de Pharaon, des disciples de Jésus. Aucun de ces hommes n'a connu la umma de Muhammad ﷺ, qui n'existait pas encore. Mais tous ont fait ce que le mot désigne.

Les deux sens ne se contredisent pas. Ils se superposent. Le second, celui de la communauté, est la forme accomplie et scellée du premier, celui de la posture. Quand Muhammad ﷺ reçoit le Coran, il ne fonde pas une étrangeté nouvelle : il restaure le message qui a toujours été celui des prophètes, et il lui donne sa forme définitive, celle que la umma connaîtra désormais jusqu'à la fin des temps. Aujourd'hui, être muslim au sens plein, c'est à la fois tenir la posture intemporelle de la soumission et suivre le cadre scellé par le dernier prophète. Hier, c'était tenir cette même posture sous les formes des prophètes qui précédaient.

Quand on dit, dans ce qui suit, qu'Abraham, Moïse ou Jésus étaient muslimūn, c'est du premier sens qu'il s'agit, et il n'y a aucun anachronisme. Quand un chrétien entend cette phrase et comprend Abraham lisait le Coran, c'est qu'il a projeté le second sens là où le Coran emploie le premier.

Abraham, ni juif ni chrétien

Le Coran tranche explicitement le débat d'appartenance :

« Abraham n'était ni juif ni chrétien. Il était entièrement soumis à Dieu (ḥanīfan musliman), et il n'était point du nombre des associateurs. » (Coran 3:67)

Deux choses ressortent de ce verset. La première, c'est qu'Abraham est appelé muslim des siècles avant la révélation du Coran. Le mot décrit donc une réalité qui existait avant la formation de toute communauté nommée musulmane. La seconde, c'est qu'Abraham est aussi appelé ḥanīf, terme qui désignait, avant l'Islam, les monothéistes d'Arabie qui refusaient l'idolâtrie sans être rattachés ni au judaïsme ni au christianisme. Être muslim et être ḥanīf se superposent : c'est la posture de quiconque se remet au Dieu unique sans s'encombrer d'affiliations sectaires.

Jacob confirme la même ligne au chevet de sa mort, dans le récit coranique. Il demande à ses fils ce qu'ils adoreront après lui, et ils répondent :

« Nous adorerons ta divinité et la divinité de tes pères, Abraham, Ismaël (paix sur lui) et Isaac (paix sur lui), Divinité unique, et à Elle nous sommes soumis (muslimūn). » (Coran 2:133)

Les patriarches bibliques, dans leur propre bouche, se qualifient de muslimūn. Cela ne signifie pas qu'ils ont porté une étiquette anachronique, cela signifie qu'ils ont fait ce que le mot décrit : ils se sont remis au Dieu unique.

Les magiciens de Pharaon, à l'heure de mourir

Le Coran donne un autre exemple, plus frappant encore parce qu'il concerne des convertis. Les magiciens de Pharaon, après avoir vu le signe de Moïse, se prosternent et disent :

Nous avons cru au Seigneur des mondes, le Seigneur de Moïse et d'Aaron (paix sur lui).Coran 7:121-122

Puis, face aux menaces de Pharaon qui les condamne au supplice, ils déclarent :

« Notre Seigneur, déverse sur nous la patience et fais-nous mourir entièrement soumis (muslimīn). » (Coran 7:126)

Le dernier souhait de ces hommes, à la veille de leur exécution, est littéralement de mourir muslimīn. Ils ne demandent pas à être Arabes. Ils ne demandent pas à être membres d'une religion dont l'institution officielle n'existera que vingt siècles plus tard. Ils demandent à mourir l'âme remise à Dieu. Le mot décrit cela, et rien d'autre.

Jésus à Gethsémani

Le Coran rapporte ensuite le même vocabulaire dans la bouche des disciples de Jésus :

« Puis, quand Jésus ressentit leur mécréance, il dit : qui sont mes alliés dans la voie d'Allah? Les apôtres dirent : nous sommes les alliés d'Allah. Nous croyons en Allah. Et sois témoin que nous Lui sommes soumis (muslimūn). » (Coran 3:52)

Les apôtres, dans le récit coranique, se déclarent muslimūn en face de Jésus, et Jésus accepte ce témoignage. Cette image, un chrétien peut la trouver étrange au premier abord, mais elle devient limpide quand on lit ce que Jésus lui-même fait et dit dans les Évangiles canoniques.

À Gethsémani, quelques heures avant son arrestation, Jésus s'écarte pour prier et tombe le visage contre terre. Matthieu 26:39 le rapporte ainsi : Il s'avança un peu, se jeta sur sa face et pria en ces termes : mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi. Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. Le geste (tomber sur sa face) et la phrase (non pas ma volonté mais la tienne) sont la définition exacte de l'islām au sens étymologique. Se prosterner physiquement et abandonner sa volonté à celle de Dieu, c'est le mot muslim donné en action.

Plus tôt, quand un scribe lui demande quel est le premier commandement, Jésus cite le Shema de Deutéronome : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un seul Seigneur.Marc 12:29. Cette phrase est une déclaration stricte d'unicité divine. Elle ne laisse aucune place à une pluralité de personnes dans la divinité, et elle est présentée par Jésus comme le premier de tous les commandements.

Réunissons ce que les Évangiles rapportent : Jésus cite le monothéisme strict comme premier commandement, se prosterne physiquement devant Dieu, et remet sa volonté à celle du Père au moment le plus décisif de sa vie. Ces trois gestes, pris ensemble, sont exactement ce que décrit le mot arabe muslim au sens étymologique. Nul besoin de projeter quoi que ce soit sur les textes chrétiens : il suffit de les lire.

Ce que ça change

La conséquence de ces éléments n'est pas polémique, elle est doctrinale. Le message de l'Islam n'est pas que Muhammad ﷺ aurait fondé une religion nouvelle au VIIᵉ siècle. Le message est que Muhammad ﷺ vient rétablir, dans sa forme la plus claire, une vérité qui a été enseignée par tous les prophètes depuis Adam (paix sur lui), avec pour cœur un monothéisme simple et une soumission personnelle. Le Coran insiste sur ce point :

La religion reconnue d'Allah, c'est l'Islam.Coran 3:19

Ici, islām ne désigne pas une dénomination parmi d'autres, il désigne la condition de l'homme qui se soumet au Dieu unique. En ce sens, Abraham était muslim. Moïse était muslim. Jésus, qui se prosterne et qui remet sa volonté à celle du Père, était muslim. Et toute personne, quelle que soit son origine, qui aujourd'hui se remet au Dieu unique selon le message prophétique final, l'est aussi.

La question se pose concrètement si on regarde ce que Jésus faisait. Il priait en se prosternant face contre terre (Matthieu 26:39), exactement comme les musulmans le font cinq fois par jour, et non assis ou debout les mains jointes. Il citait le Shema comme premier commandement, le Seigneur est UnMarc 12:29, la formule la plus strictement monothéiste de l'Ancien Testament, celle qui ne laisse aucune place à une Trinité. Il priait le Père comme le seul vrai Dieu et se distinguait de Lui (Jean 17:3). Il déclarait n'avoir été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël, pas à l'humanité entière (Matthieu 15:24). Ses premiers disciples à Jérusalem, sous l'autorité de Jacques, étaient encore zélateurs de la LoiActes 21:20, circoncis, mangeant casher, priant dans le Temple. Ils étaient bien plus proches des muslimūn (ceux qui se soumettent à Allah seul) que des trinitaires postérieurs. C'est Paul, qui n'avait pas connu Jésus, qui a enseigné la libération de la Torah et ouvert la porte à la théologie de la divinité du Christ. Si l'on devait placer le Jésus des Évangiles dans une communauté religieuse d'aujourd'hui, en jugeant strictement sur ses actes et ses paroles, la distance avec l'Islam est bien plus courte qu'avec le christianisme qui porte pourtant son nom.

Accepter cette lecture du mot musulman n'est pas se convertir. C'est qu'entre la posture qu'on prête à Jésus dans les Évangiles et ce que l'Islam appelle islām, la distance est beaucoup plus courte qu'on ne le pense. La conséquence logique est d'embrasser le message final porté par le Sceau des prophètes, Muhammad ﷺ.

Un théologien chrétien averti répondra que cette lecture confond deux niveaux : être soumis à Dieu au sens intemporel, et suivre le message apporté par Muhammad ﷺ. Abraham et Jésus pouvaient bien être soumis sans cela rien ne préfigurer la communauté musulmane historique, et appeler Jésus muslim rétroactivement serait un abus sémantique. Cette objection est légitime. Le texte y répond en distinguant précisément les deux sens du mot (partie 2) et en affirmant que c'est bien du premier sens, l'intemporel, que relèvent les passages coraniques qui qualifient ainsi les prophètes antérieurs. Il ne s'agit pas de réécrire l'histoire chrétienne, il s'agit de montrer que la posture intérieure décrite par le mot arabe muslim est ce qu'accomplissent les grandes figures bibliques, dans leurs propres Écritures, indépendamment de toute affiliation institutionnelle.

Position islamique

L'Islam ne prétend pas avoir inventé la soumission à Dieu. Il prétend la restaurer dans sa forme non corrompue. Le Coran dit du Prophète Muhammad ﷺ qu'il est un sceau des prophètesCoran 33:40, c'est-à-dire celui qui termine et valide la chaîne, pas celui qui la commence. Les musulmans croient en tous les prophètes antérieurs, leur reconnaissent leur mission, les aiment, et refusent qu'on en distingue aucun pour en diminuer un autre (Coran 2:136), 2:285).

« Dis : nous croyons en Allah, à ce qu'on a fait descendre sur nous, à ce qu'on a fait descendre sur Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus, et à ce qui a été donné à Moïse, à Jésus et aux prophètes, venant de leur Seigneur; nous ne faisons aucune distinction entre eux, et c'est à Lui que nous sommes soumis (muslimūn). » (Coran 3:84)

Objections courantes et réponses

Objection
« Mais alors, dire que Jésus était musulman, c'est bien réécrire l'histoire chrétienne »
Réponse
Ce n'est pas réécrire l'histoire, c'est la relire sans le filtre des conciles postérieurs. Les faits sont dans les Évangiles eux-mêmes : Jésus priait prosterné face contre terre (Matthieu 26:39), comme les musulmans et non comme les chrétiens. Il citait le monothéisme le plus strict comme premier commandement (Marc 12:29), sans aucune mention d'une Trinité. Il appelait le Père le seul vrai Dieu en se distinguant de Lui (Jean 17:3). Ses premiers disciples à Jérusalem suivaient encore la Loi de Moïse et étaient zélateurs de la LoiActes 21:20, bien plus proches d'une communauté musulmane que d'une église trinitaire. Le mot muslim désigne celui qui se remet à Dieu, et c'est mot pour mot ce que Jésus fait à Gethsémani. Dire cela n'est pas un anachronisme, c'est un constat que les textes chrétiens portent en eux sans le nommer.
Objection
« Le mot muslim est arabe. Comment des hommes qui ne parlaient pas arabe pourraient-ils être qualifiés ainsi? »
Réponse
Tout mot qui décrit une réalité universelle reste applicable au-delà de sa langue d'origine. Le mot français amoureux peut décrire un homme qui n'a jamais parlé français. Le mot grec Christos (oint) peut décrire un roi hébreu de l'Ancien Testament, et c'est d'ailleurs ce que fait l'Ancien Testament lui-même dans les Septante. Le mot arabe muslim décrit celui qui se remet à Dieu, et cette réalité existe depuis qu'existent les prophètes, indépendamment de la langue qu'ils parlaient.
Objection
« Si Jésus était musulman, pourquoi ses disciples sont-ils devenus chrétiens? »
Réponse
C'est précisément l'une des questions centrales que pose l'Islam. La réponse islamique, soutenue par une lecture attentive du Nouveau Testament lui-même, est qu'une partie de ce que prêchaient réellement Jésus et les apôtres immédiats a été modifiée par des interprétations postérieures, au premier rang desquelles celles de Paul, qui n'avait pas rencontré Jésus. Les premiers disciples réunis à Jérusalem sous l'autorité de Jacques ressemblent beaucoup plus à des muslimūn (soumis au Dieu unique) qu'à des chrétiens trinitaires. La question du devenir historique du christianisme dogmatique est un sujet à part entière qui mérite d'être étudié, mais elle ne contredit pas l'appartenance de Jésus lui-même à la lignée des prophètes remis à Dieu.
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