Argument

Codex Ṣanʿāʾ 1 : le palimpseste yéménite ne contredit pas le Coran, il confirme la tradition

Lecture technique du manuscrit le plus ancien connu du Coran, de ses deux couches, et de la thèse orientaliste qui prétend en tirer une preuve d'altération

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Contexte

Le codex Ṣanʿāʾ 1 revient régulièrement dans les controverses autour de la transmission du texte coranique. Des vulgarisateurs, souvent chrétiens ou athées, le présentent comme le manuscrit qui trahirait la vulgate uthmanienne. Da'wa FR consacre trois heures à désamorcer ce dossier, avec deux intervenants qui mènent l'exposé et un troisième, LFTR, pour une lecture épistémologique. L'angle: formaliser l'argument adverse, puis montrer pièce par pièce que le palimpseste s'insère dans le récit traditionnel de la préservation.

Déroulé

Ouverture historique. En 1965, de fortes pluies endommagent la grande mosquée de Ṣanʿāʾ. Les travaux exposent un local scellé contenant environ 15 000 fragments de parchemin, coraniques à 99 %, soit environ 1000 copies distinctes dont une trentaine du 1er siècle de l'hégire. Parmi ce lot, un palimpseste reçoit le nom de codex Ṣanʿāʾ 1, ou C1. On ne parle pas des manuscrits de Ṣanʿāʾ: on parle d'un seul palimpseste partiel de 40 % du texte.

Datation et paléographie. Le carbone 14 place le parchemin au 1er siècle de l'hégire, avec une probabilité forte pour les deux décennies suivant la mort du Prophète ﷺ. Sadeghi avance une estimation d'environ quatorze ans post-632. Le style d'écriture est hijāzī, hastes inclinées à droite et ductus arrondis, ce qui corrobore la datation radiométrique. Le manuscrit est contemporain de la compilation uthmanienne.

La structure du palimpseste. Deux couches cohabitent sur le même parchemin. Le scripto supérieur est la couche active, écrite par-dessus l'ancienne, et correspond sans débat à la vulgate uthmanienne. Le scripto inférieur est la couche effacée, lisible par imagerie ultraviolette, qui ne coïncide pas exactement avec la vulgate. C'est sur elle que se concentre l'usage polémique.

Formalisation de l'argument adverse. Les contradicteurs prétendent que le scripto inférieur représente une tradition textuelle concurrente, supplantée par décision politique. Le palimpseste attesterait une variabilité originelle incompatible avec la préservation annoncée.

Première réponse: le contexte des acteurs. Gerd Rüdiger Puin et Elisabeth Puin-Bergmann, premiers promoteurs d'une lecture sensationnaliste du codex, sont des chrétiens à tendance apologète. Sadeghi rapporte que Puin avait explicitement déclaré vouloir rendre la pareille aux musulmans qui critiquaient la fiabilité de la Bible, après avoir été dérangé par les débats d'Ahmed Deedat. Les accusations de rétention des microfilms portées contre les autorités yéménites sont contredites par d'autres chercheurs comme Noseda ou Robin. C'est Puin qui avait lui-même retardé la diffusion.

Deuxième réponse: C1 comme codex de compagnon. Sadeghi et Goudarzi, dans Ṣan'ā' 1 and the Origins of the Qur'an, identifient C1 comme un muṣḥaf de compagnon, c'est-à-dire l'un de ces codex personnels que la tradition documente abondamment chez Ibn Mas'ūd, Ubay ibn Ka'b, Ibn 'Abbās ou Anas ibn Mālik. Les variantes du scripto inférieur sont de même nature que celles qu'elle reconnaît de longue date: orthographe, ordre de mots, lectures. Aucune surate ajoutée, aucune divergence doctrinale. Le palimpseste confirme alors le récit traditionnel au lieu de le réfuter.

Troisième réponse: la thèse d'Asma Hilali. Hilali conteste dans son ouvrage la qualification même de muṣḥaf officiel. Le codex pourrait être un amas de feuillets, un exercice pédagogique, un carnet personnel. Aucun colophon, aucune tradition manuscrite apparentée, aucune pratique liturgique attestée. Sur 40 % du texte, aucune généralisation sur une tradition concurrente n'est déductible. Si même le statut de muṣḥaf est contesté, l'édifice orientaliste s'effondre avant d'être bâti.

Quatrième réponse: l'appareillage biblique mal transposé. Les orientalistes qui parlent de variantes majeures du Coran importent un vocabulaire forgé pour la Bible, où l'on compare près de 20 000 manuscrits en une dizaine de langues, avec des versets entiers absents de certains témoins. Cet appareillage philologique ne convient pas au Coran, livre unique en une seule langue, transmis dans une continuité liturgique orale massive. Appliquer la grille biblique au Coran relève de ce que Bourdieu appelait l'impérialisme culturel.

Conclusion des intervenants. Sadeghi, dans une étude ultérieure dite du codex compagnon, mobilise l'argument paléographique des plus irréductibles pour conclure que la vulgate uthmanienne est la meilleure représentation du Coran prophétique, meilleure encore que C1. Ce qui devait servir de coin contre la tradition est retourné contre l'adversaire.

Ce qui ressort

  • Le scripto supérieur de C1 est uthmanien, sans débat scientifique, ce qui fait de Ṣanʿāʾ une photographie archéologique du Coran standard dès les premières décennies de l'hégire.
  • Le scripto inférieur s'intègre sans difficulté dans la catégorie des maṣāḥif de compagnons que la tradition islamique reconnaît et documente depuis quatorze siècles.
  • Les contradicteurs historiques du dossier, Puin et Bergmann, présentent des conflits d'intérêt explicites et ont été corrigés par la recherche postérieure sur les points factuels comme sur les transcriptions.
  • La thèse d'Asma Hilali prive l'argument adverse de son socle en contestant la qualification même de muṣḥaf.
  • L'importation du vocabulaire philologique biblique sur le Coran est méthodologiquement défaillante: ni le corpus, ni les langues, ni la continuité orale ne sont comparables.

Conclusion

Le codex Ṣanʿāʾ 1 n'est pas un angle mort du récit islamique, c'est au contraire l'une de ses confirmations archéologiques les plus nettes. La vulgarisation orientaliste a exploité l'effet de sensation d'un palimpseste vieux de quatorze siècles en masquant que sa couche active correspond au Coran actuel et que sa couche effacée s'inscrit dans une catégorie de variantes documentée par la tradition musulmane elle-même. Une fois le dossier technique tenu, le sens du palimpseste s'inverse: il ne prouve pas que le Coran a été modifié, il prouve que le contrôle textuel était déjà effectif à la première génération, au point qu'un codex de compagnon non conforme à la vulgate retenue a été effacé et recyclé plutôt que transmis. La promesse coranique En vérité, c'est Nous qui avons fait descendre le Rappel, et c'est Nous qui en sommes gardiens (Coran 15:9) trouve dans Ṣanʿāʾ un témoin matériel, pas un contre-exemple.

L'échange original

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DawaFR · 5 avril 2026 · ~3 h 05

Deux intervenants musulmans de Da'wa FR·Un troisième intervenant francophone (LFTR) en renfort épistémologique

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